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France Télécom : « On appuie sur ce que vous avez de plus sensible »

Télécoms

lundi 13 août 2018

Mari immolé par le feu, frère étranglé avec un câble… des proches de victimes et un ex-informaticien poussé à bout témoignent de la violence de l’entreprise.

  • France Télécom : « On appuie sur ce que vous avez de plus sensible »
    C’était il y a dix ans. Les premiers suicides de salariés de France Télécom survenaient, mettant au jour une organisation du travail pathogène. Rien qu’en 2008 et 2009, 35 suicides seront recensés. Une soixantaine en trois ans. Des salariés poussés à bout par des méthodes managériales brutales, mises en place par une direction voulant voir une personne sur cinq quitter l’entreprise. Coûte que coûte. Huit ans après l’ouverture de l’instruction, les juges ont décidé, en juin, de renvoyer en correctionnelle pour harcèlement moral ou complicité l’entreprise comme personne morale, son PDG de l’époque, Didier Lombard, et six autres cadres dirigeants.

Une décision que les victimes ou leurs familles attendaient depuis longtemps. Pour tenir dans ce marathon judiciaire, elles ont accumulé mails et courriers, et parfois même créé des « alertes Google » sur la souffrance au travail ou Didier Lombard… Les écouter permet de saisir le hiatus entre le temps de la justice et celui de l’émotion. L’importance des mots aussi et les blessures qu’ils creusent parfois : « Ne dis pas ’vague de suicides’, ce n’est pas du surf ! » a-t-on entendu une mère reprendre sa fille. Libération a rencontré un ancien fonctionnaire et deux familles de victimes, parties civiles dans ce dossier.

« Je voulais qu’il arrête de travailler, il ne voulait pas abandonner »

« Je ne sais plus pleurer », dit Hélène Louvradoux. Plus une larme depuis le 26 avril 2011. Ce jour-là, son mari s’est immolé par le feu sur son lieu de travail à Mérignac (Gironde). « Mon père a voulu envoyer un message fort », affirme son aîné, Raphaël. Dans un courrier envoyé en 2009 à la direction de France Télécom et resté sans réponse, Rémy Louvradoux écrivait : « Cette situation est endémique du fait que rien n’est fait pour y faire face : le suicide reste comme étant LA SOLUTION ! » Une lettre que ses proches ont découverte dans la presse - « un double choc » - et où le fonctionnaire racontait sa « mise à la poubelle » après trente-trois ans de carrière.

Ce père de quatre enfants a commencé agent de lignes avant de grimper cadre, de concours interne en concours interne. Du haut de ses 57 ans, Rémy Louvradoux était pile dans le viseur du « crash programme ». Sa veuve synthétise : « Une grosse machine s’est mise en route et a balayé tous ceux qui n’avaient pas suffisamment envie de détruire les autres pour rester. » En 2006, son poste est supprimé. Il ne connaîtra plus qu’une succession de changements de sites et de missions. « C’était le grand n’importe quoi », résume-t-elle. Des doubles écoutes qu’il exècre - « pas son genre de fliquer les autres » - au renfort ventes - « il n’aimait pas cette démarche de placement de produits ». Le cadre se sent « de trop », postule partout : dans la fonction publique et même à l’armée. Mais Rémy Louvradoux n’a jamais de retour. Son dossier n’est pas transmis. « Une vexation supplémentaire. » En 2010, il finit par obtenir un poste de préventeur chargé des conditions de travail : « Mon père s’est retrouvé isolé dans un bureau sans armoire ni téléphone », rapporte Raphaël, 29 ans.

« Toute la journée, vous recevez des piques. On appuie sur ce que vous avez de plus sensible, répétitivement et sans en avoir l’air. Le soir, vous rentrez, vous n’avez plus d’estime de vous-même », analyse Hélène Louvradoux. Son époux encaisse, grossit, ne dort plus. Dans le couple, les échanges se durcissent : « Je voulais qu’il arrête de travailler, il ne voulait pas abandonner. » Aux repas, le père de famille ne supporte plus le bruit. Happé par une intranquillité permanente, « Rémy s’est peu à peu détaché de nous. Je me disais : ’Comment ça va finir ?’ »

L’entreprise a reconnu ce suicide comme un accident imputable au service. Non sans avoir tenté de jouer au préalable la carte privée : « Ils ont commencé par dire qu’on était en plein divorce », se souvient l’épouse avec amertume. Aujourd’hui, la famille doit encore batailler pour toucher les aides du comité d’entreprise. Après le décès, des travailleurs anonymes ont envoyé leur prime. D’autres des mots de soutien. D’autres encore, de France Télécom ou d’ailleurs, ont appelé pour dire leur détresse à eux aussi. Puis le temps a fait son affaire et avec lui, « le sentiment d’abandon ». En vrac, la mère et ses enfants évoquent cette fragilité supposée à laquelle on les renvoie, ceux qui jugent sans savoir, ce corps qui parle dans de perpétuels « petits soucis ». Maux de gorge, de ventre : « Tout ce qui serre », mime Hélène Louvradoux. Au moindre « bouleversement émotionnel », une de ses filles « gonfle comme un poisson » - comprendre œdème. Il faut peu de choses pour que l’abîme se rouvre, et le calendrier judiciaire joue parfois les torpilleurs de rémission. A l’annonce du renvoi en correctionnelle, elle s’est sentie au « 36e dessous », tous les souvenirs sont remontés. Sans compter la déconvenue à l’issue de l’interminable attente : « Je suis très déçu que l’homicide involontaire et la mise en danger d’autrui ne soient pas retenus. Il y a un véritable décalage avec la gravité des faits, s’agace Raphaël. C’est comme si on avait intériorisé le fait que c’est compliqué de mettre en examen des gens comme ça. »

« On exploite les gens au max, tous les jours, ça finit par faire mal »

C’était un mardi. Le 11 août 2009. Vincent Grenoville reçoit un coup de fil matinal de sa mère, prend en urgence le volant direction Besançon. Avant de décrocher le câble France Télécom avec lequel son petit frère, Nicolas, en chemise de travail, s’est pendu durant la nuit dans son garage. « C’était un gamin », dit l’homme de 39 ans, la photo sur la table d’un beau brun au regard tracassé . Nicolas Grenoville ou le 20e suicide de l’entreprise. Dans une ultime lettre versée au dossier, le salarié de 28 ans écrit : « Mon job me fait souffrir. […] Je ne supporte pas ce job et France Télécom s’en fout. […] Aujourd’hui, on m’a méprisé, insulté, engueulé. J’ai appelé au secours. Les gens s’en foutent. […] Je suis en colère contre l’entreprise. »

Quatre ans auparavant, Nicolas avait débuté en tant que technicien réseau. Un travail sur le terrain dont ce garçon « sérieux et besogneux » était « super content », se souvient son aîné. Mais en septembre 2008, son poste est supprimé - désormais sous-traité - comme l’exige la nouvelle politique de la société. C’est la démission ou la mutation en interne. A l’annonce de la nouvelle, Nicolas fait un malaise. En janvier 2009, le voilà affecté d’office à la maintenance chez les particuliers. « Un boulot moins valorisant », que le jeune homme « vit très mal ». Trop peu formé, Nicolas n’est pas à l’aise au contact du client - parfois difficile. Faute d’astreinte de nuit, son salaire baisse, lui qui vient juste d’acquérir un appartement. Il alerte sur des rapports problématiques avec son binôme d’intervention, craint de perdre son emploi. Soumis à des quotas de facturation et des cadences intenables, Nicolas fait l’impasse sur sa pause-déjeuner et cumule les heures sup. Le jeune homme maigrit, bascule dans un état dépressif. Un mois avant son suicide, un inspecteur du travail note qu’il dépasse le seuil autorisé. « On exploite les gens au max. A force d’appuyer tous les jours, ça finit par faire mal », lâche avec rancœur le grand frère. Auprès des enquêteurs, Didier Lombard, lui, invoque le perfectionnisme de l’employé.

A force d’allers-retours à Besançon après le décès, Vincent Grenoville a perdu son CDI de vendeur de cuisines. Aujourd’hui, restent les cauchemars et les angoisses. L’homme a de larges épaules, un peu tombantes, comme fatiguées d’avoir trop porté. Il est venu à notre rencontre muni d’une grosse mallette chargée de documents : dix ans de précieuse paperasse pour un procès en ligne de mire. A l’issue d’un âpre combat, leur mère était parvenue à faire reconnaître la mort de Nicolas comme une « maladie professionnelle » auprès de la Sécurité sociale. Disparue récemment, elle ne verra jamais le procès des dirigeants de l’entreprise. « C’était une bataille importante pour elle », regrette Vincent Grenoville. Père depuis peu, cet habitant de la banlieue lyonnaise dit la culpabilité de « faire vivre ça aux autres ». Peur « de l’étiquette ’France Télécom’ », de la compassion. Cette mort, il en parle peu : « Je ne veux pas qu’on nous plaigne. » « Pragmatique », il n’attend « pas grand-chose » de cette justice qui « ne fera pas revenir [son] frère ». Il a longtemps hésité à nous parler. Avant de se raviser : « Je ne veux pas qu’on oublie. »

« On vous fait perdre confiance, et en plus vous vous sentez responsable »

Yves Minguy parle avec célérité, comme pour éviter que son émotion ne pointe au-delà de ses moustaches bien dessinées. On est venue l’entendre, c’est lui qui prend des notes. Face à ces dossiers, l’ex-fonctionnaire répète : « Ce qu’il faut savoir » ou « faut bien comprendre ce qu’il se passe ». Bac en poche, il est entré chez France Télécom dans les années 70, époque « où les PTT [société qui regroupait jadis la poste et les télécoms, ndlr] recrutaient à tour de bras. » Très vite, il monte en grade. Il sera « l’homme Minitel » de la région Nord, dirigera une équipe de 22 informaticiens. Mais « le paquebot » où il travaille à Lens est progressivement vidé de ses employés. « On vous enlève ça, puis ça, puis ça… Petit à petit, vous vous retrouvez sans rien faire. Dans des bureaux vidés physiquement avec un métier vidé de son utilité, se remémore l’homme de 66 ans. A quel motif ? On ne vous dit rien. »

Après des mois d’isolement, Yves Minguy est contraint d’accepter une mutation. Mais il se motive, suit des formations en parallèle, participe à un projet national directement suivi par Didier Lombard. A l’été 2008 alors qu’il rentre de vacances, on lui annonce brutalement : « La semaine prochaine, tu te mets à la vigie. » Autrement dit, la surveillance du personnel sur le call-center. « T’as vu ton mec, il n’est pas rentré des WC ! C’est très valorisant, ironise l’ex-fonctionnaire. Quand vous avez un niveau cadre et qu’on vous fait faire ça, c’est pire qu’une punition. » La mission dure trois mois. L’ambiance est délétère. Yves Minguy finit par retrouver son poste d’informaticien. Mais à l’été 2009, rebelote : « La semaine prochaine, t’es sur un plateau téléphonique. » L’échange dure « quinze secondes ». Il claque la porte, puis va frapper à celle du médecin du travail. Il est mis en arrêt. Il ne reviendra jamais. « Fallait qu’on me vire, fallait faire ’du moins’ », dit le sexagénaire, triturant son stylo. Encore fragile, il raconte sa mort sociale : « Quand ma femme me présente, qu’est-ce que je dis ? Je n’étais plus rien. » En arrêt maladie, des années durant. Il a été soulagé quand la commission de réforme de l’entreprise a enfin reconnu son état comme accident de service. Il avait lancé une association, les Blessés de Next (du nom du plan de « modernisation » de France Télécom mis en place par l’équipe Lombard), qui a périclité depuis : « On est tous isolés, c’est difficile… »

Si l’ex-informaticien va mieux depuis peu, il a longtemps eu du mal à mener un projet à terme. Peur de faire les choses, difficulté à les achever. Il explique : « Non seulement on vous fait perdre confiance, mais en plus vous vous sentez responsable ! » Il se réveille toujours en pleine nuit, s’est souvent gratté les bras jusqu’au sang. « Et des années de psy », dont France Télécom a vite arrêté de rembourser les séances. Il y a aussi « les petits frémissements » de l’affaire, les journalistes « qui débarquent » et puis « plus rien ». Il poursuit : « Tout ce qui est judiciaire, nous, les lambda, on n’y comprend rien. Les fausses joies, ça m’a bien ruiné. » Il a lu et annoté « le truc du juge », hallucine devant « le cynisme » de Lombard et ses acolytes. Que l’ex-PDG ait été nommé à la tête de la commission « Innovation 2030 » en 2013 lui a fait « très mal » - « une telle marque de confiance, c’est dégueulasse. »

Maintenant ? « Il va falloir assumer le procès. » Il tarde à Yves Minguy de pouvoir « leur dire dans les yeux qu’ils ont joué avec nos vies. » Celui qui a perdu cinq collègues le glisse pudiquement : sans Monique, il ne serait plus là. Surtout, l’ex-informaticien regrette que « l’on ne descende pas aux niveaux hiérarchiques inférieurs ». Son épouse, elle, aimerait que le procès « le délivre de cette forme de culpabilité latente qui le mine chaque jour. » Sur le chemin de la gare, le retraité nous glisse : « Ce qui me tue le plus, c’est de ne pas avoir achevé ma carrière. »

Source :  liberation.fr (8 aôut 2018)

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