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Souffrance au travail vs Burn-Out : lorsque la réalité dérange

Social/France

lundi 27 mars 2017

Source : agoravox.fr (25 mars 2017)

Vous alliez travailler avec le sourire, ou du moins une certaine forme de satisfaction. Certes, le boulot a toujours été là, important, prenant, complexe, pour tout dire il vous prenait beaucoup d’énergie mais rien n’était insurmontable. Et puis, les défis, les difficultés, les obstacles, le « challenge » ne vous ont jamais fait peur. Ils vous stimulaient même. Mais ça, c’était avant.

Avant que l’objectif premier ne change ; avant que l’on ne fasse passer l’Humain au second plan, le plus important étant désormais ailleurs : les chiffres. L’emballage, la norme, qu’elle soit ISO ou EU, la Convention, qu’elle soit « labellisée », « normée ISO 9001 » ou « partenariat Public/Privé », au fond, peu importe : vous savez juste que la société a pris un sacré virage.

Désormais, seuls les chiffres comptent : ceux à fabriquer, ceux à collecter, ceux à reporter.

Quelque chose ne colle pas avec les objectifs ? Peu importe, ça rentrera, de gré ou de force. Tout grain de sable dans la machinerie sera broyé. Toute velléité de contestation réduite à néant, pour l’exemple. La seule question étant désormais : allez-vous passer au travers ?

Vos supérieurs ont commencé à vous le faire comprendre : il vous faut manager, c’est-à-dire faire entrer les petits plats dans les grands, et sans que rien ne dépasse. Vos chiffres sont bons ? Vous pouvez –et surtout devez- sans cesse vous améliorer. Les moyens dont vous disposez ne sont pas en adéquation avec vos objectifs ? Il faudra vous en contenter : ça pourrait être pire, d’ailleurs regardez comme c’est pire, ailleurs !

Pire ? Un jour ou l’autre, ça le sera ici aussi, fatalement : vous pensiez pouvoir échapper au couperet ? Tôt ou tard, lors de cette réunion de Responsables, lors de cette « table ronde », lors d’une « mise au point », on vous prendra à partie, au milieu de tous les autres. On vous tancera tel un gamin incapable. On vous fera des remontrances devant tout le monde, on vous vilipendera, on vous montrera du doigt. On vous diminuera, on vous sanctionnera, peu importe votre âge, et peu importent vos affinités –le premier cercle des intouchables est tellement réduit, et vous, vous pensiez, naïvement, pouvoir en faire partie ? Alors certes, il ne faudrait pas le prendre pour vous : il n’y avait « rien de personnel », c’était juste « pour l’exemple ». On appelle ça le « terror management » : vous n’étiez juste pas au bon endroit, au bon moment. Et les troupes avaient besoin d’un petit peu de motivation alors…

Le monde s’est assombri : toute énergie vous a déserté. Les coups bas se sont accumulés les uns après les autres, en un millefeuille de plus en plus indigeste, sapant votre volonté et consumant vos dernières forces. Vous avez bien fait preuve de résistance –après tout, vous n’occupez pas ces fonctions par hasard non ?- mais tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise. Votre esprit s’effrite sous les assauts répétés de ce N+1 qui « veut votre peau » pour sauver la sienne. Les mails, les remarques, les réflexions, les missions impossibles se succèdent. Vous résistez ? Pas grave, ces gens-là ont l’habitude : vous briser est devenu leur challenge, et votre bureau est devenu un vaste champ de bataille allégorique. Vous êtes au milieu, tel le soldat inconnu qui va bientôt tomber. Acculé, encerclé, toute résistance est futile, et pourtant vous continuez. Fatalement, une des deux composantes de ce qui était un « Etre Humain » en vous finit par lâcher sous les coups de boutoir de ces forces contradictoires : corps ou esprit, peu importe, le résultat est le même. Vous êtes « vide » à l’intérieur, sans plus aucune force. Tout vous est devenu indifférent, irréel. Vous tombez.

Et si, en un jour lointain, vous vous relevez, vous ne serez plus jamais le même.

Cette « pathologie qui n’en est finalement pas une » concernerait près de 17% des salariés. Le coût social serait énorme : entre 10 et 20% des dépenses imputables au risque Accident du Travail/Maladies Professionnelles seraient le fait de « l’épuisement professionnel ». Selon une récente étude du cabinet Technologia (1), plus de 3 millions de salariés seraient « à haut risque », ou au bord du burn-out. Burn-out ? Ce terme fut inventé pour la première fois en 1979 par le psychiatre New-yorkais J. Freudenberger (2). Dans son ouvrage « l’épuisement professionnel » publié en 1980, et devenu depuis une référence, il évoquait déjà, à l’époque, cette « brûlure interne » :

« je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consommer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur(…) (3) ».

Ce texte, toujours d’actualité, eut un retentissement mondial car il remettait en cause le dogme qui consistait à affirmer, dans la société de compétition acharnée qu’était l’Amérique, que le succès ne se méritait qu’avec le sang et les larmes, et n’était le produit que « de 95% de sueur pour 5% de talent ». Or, avec la succession de crises économiques, le décalage entre les discours et la réalité devenait de plus en plus flagrant. De plus en plus de gens réalisèrent le mensonge dans lequel ils étaient enfermés : le réveil était à la hauteur de l’illusion. Mais d’où vint le malentendu ? En fait, l’explication est étonnamment simple : l’individu est nourri, depuis sa plus tendre enfance, de la croyance que ses justes efforts seront toujours récompensés. De la même manière, devenu adulte il est persuadé que les exigences de l’entreprise pour laquelle il travaille sont tout à fait légitimes. Et si ces exigences augmentent, lui-même pourra augmenter sa capacité de résistance indéfiniment en parallèle. De là découle le problème : l’unilatéralité. Le fait que les efforts doivent toujours être consentis par les mêmes.

Cette vision se retrouve partout et elle imprègne, tel un poison invisible, toutes les couches de la société. Il faut « faire des efforts », on n’a « pas le choix ». « C’est ainsi ». Celui qui chute est juste un faible, un incapable qui n’a pas les épaules pour tenir la pression. Au pire, un feignant qui ne veut pas « se retrousser les manches ». Le problème est que ce sont toujours les mêmes qui doivent « se remettre en question ». Demande-t-on à un actionnaire, à un grand patron, à un directeur, à un homme politique, de « se remettre en question » ? De « faire des sacrifices » ? De « prendre ses responsabilités » ? Regarder avec lucidité ces questions, c’est déjà y répondre…

Alors, les autorités sanitaires et autres « Directions des Ressources » (enlevez le « Humaines » qui n’a plus rien à faire ici !) ont ensuite beau jeu d’évoquer « la souffrance au travail » ! Cette fameuse maxime, qui insinue que c’est de la faute aux salariés, et certainement pas au système mis en place dans son entier, si on en est arrivé là. Tellement plus facile de refuser la « remise en question » quand elle ébranle totalement nos certitudes hein ? Et de proposer la création de « cellules dédiées », de « commissions de travail », de « groupes de réflexion », de mettre en place moult « plans d’action contre l’absentéisme », pour tenter d’enrayer « le phénomène ».

La réalité ? Elle est comme ce cadavre au fond du lac : ce n’est pas parce qu’on nie son existence qu’elle ne finira pas par remonter à la surface, dans toute son abjecte puanteur.

(1) http://www.lexpress.fr/emploi/gestion-carriere/video-burn-out-comment-le-travail-nous-fait-craquer_1316114.html

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Herbert_J._Freudenberger.

(3)http://www.psycho-ressources.com/bibli/epuisement.html

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